Toxicomanie : s’inspirer de la Suède

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Jean-Pierre Pujol, professeur émérite à l’Université de Caen, membre du Centre national de prévention, d’études et de recherches en toxicomanies (CNPERT).

Les Français découvrent, avec étonnement et inquiétude, que plus d’un de leurs concitoyens sur 20 a consommé de la cocaïne au moins une fois dans sa vie, 4 fois plus qu’en 2000 (1). Le fléau n’est plus limité aux milieux mondains privilégiés, mais il s’est répandu chez les petits artisans et commerçants ainsi que chez les pêcheurs professionnels, et a pénétré même jusqu’au fond de nos campagnes.

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En 2017, les saisies de cocaïne ont augmenté de 142 %. Comment comprendre cela et comment y remédier ? S’interroger sur cette explosion de toxicomanie, c’est aussi s’interroger sur l’évolution de notre société et les conditions de vie de certains de nos compatriotes. Certes, de tout temps l’homme a eu recours à différents produits pour s’évader dans des « paradis artificiels » et l’espoir d’une société sans drogue reste utopique.

Les facteurs socioculturels, situationnels et environnementaux sont déterminants dans l’initiation à l’usage des psychotropes. Or, la précarité croissante du travail, le taux de chômage élevé, le stress permanent dans certains postes, le manque de reconnaissance personnelle, la disparition de l’ascenseur social ne sont-ils pas autant de facteurs qui conduisent certains à vouloir s’échapper du réel ?

La cocaïne génère des sentiments d’euphorie intense, de plus grande confiance en soi et d’énergie démultipliée en diminuant les inhibitions. Souvent consommée à des fins festives, son pouvoir énergisant est aussi recherché pour exercer des tâches ingrates, comme celles des pêcheurs, même si cet effet « bénéfique » est suivi d’un état dépressif et entraîne une forte dépendance. Dès lors, l’explosion de la toxicomanie en France n’est probablement pas sans lien avec la situation socio-économique que vit le pays depuis plusieurs années et qui prive beaucoup de nos concitoyens d’un avenir qui fasse sens.

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Réprimer ne suffit pas

Arrivée en France vers 1995, la cocaïne a été délaissée pendant longtemps, en raison d’une baisse de pureté. Mais la tendance s’est inversée malgré un prix relativement élevé (65 € le gr en moyenne) et il y aurait en France 2,2 millions d’expérimentateurs et 450 000 usagers. La lutte contre le trafic des organisations criminelles et l’application plus ou moins rigoureuse de notre arsenal législatif à l’égard des usagers ne suffisent pas à juguler un phénomène devenu un réel problème sanitaire pour notre société. Il faut instaurer une politique d’information et de prévention dans notre système éducatif, et ce dès la petite enfance.

À cet égard, pourquoi ne pas s’inspirer de la Suède dont la politique affichée en matière de toxicomanie a porté ses fruits ? Depuis 1968, le gouvernement suédois a organisé une campagne antidrogue massive dans les écoles et les médias, de sorte qu’une génération a déjà grandi parmi les messages fondés sur la théorie de la drogue d’introduction. La création d’un poste de coordonnateur national antidrogue a permis de coopérer avec les autorités, les conseils municipaux, les conseils de comté, les ONG, etc., et d’influer sur l’opinion publique.

La plupart des municipalités ont nommé une personne chargée d’organiser la prévention, auprès des écoliers et des parents. Les programmes commencent dès l’école élémentaire et figurent à tous les niveaux scolaires. Cette politique a l’appui de tous les partis politiques et de 95 % des citoyens. Certes, elle coûte cher, entre 0,2 et 0,4 % du PIB alors que la France y consacre 0,1 % de son PIB.

Jean-Pierre Pujol