Quelle vie sexuelle pour les détenus?

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Sous les verrous, homophobie et homosexualité partagent la même cellule. Entre ces murs, la sexualité des prisonniers n’existe pas et ne doit surtout pas exister. Premier volet de notre série sur les sexualités invisibles.

D’«Oz» à «Orange Is the New Black» en passant par «Prison Break», l’univers carcéral terrorise autant qu’il fascine. Espace impénétrable en marge de la société, le huis clos cellulaire constitue pour les scénaristes un vivier narratif inépuisable. De même, pour les pornographes, le couloir de la mort est aussi celui qui mène au sexe. Le porno prison n’est pas synonyme de pudeur. Il transforme les barreaux en barres de pole dance, mue les matraques des matons en godes siliconés et érige le Code pénal en manuel des punitions et autres châtiments sexuels.

Au cœur de ce fantasme, la correction judiciaire impliquerait fatalement une correction sexuelle. En capitalisant à grands coups de giclées blanches sur le potentiel érotique de l’incarcération, le porno prison dresse un portrait ultrasexualisé de la population carcérale. Il insinue que derrière chaque œilleton se cacherait un voyeur, que chaque cellule serait le théâtre d’illustres orgies et que dans les douches la savonnette slalomerait sans fin aux pieds des tôlards. Sans surprise, la sexualité homosexuelle n’est pas en reste de ce récit pornographique, elle serait même un passage obligé du parcours pénitentiaire. Mais que disent réellement ces stéréotypes lubriques sur la vie affective et sexuelle des détenus?

Pornotopie
Loin d’être aussi gai (et gay) qu’il n’y paraît, le quotidien de ces malheureux pensionnaires relève davantage d’une chasteté imposée que d’une supposée odyssée sexuelle. En ce sens, la prison est considérée comme une pornotopie de restriction du fait de son rapport de négation à la sexualité. Condamnés à être privés de liberté, les détenus sont également condamnés à être privés de sexe. Pour Patrick Marest, délégué de l’Observatoire international des prisons, «la sexualité en prison est un sujet tabou qui érige un mur de silence. Un mur plus haut que les autres.» En effet, la législation reste muette sur le sujet et laisse aux prisons le pouvoir de contrôler et réguler la sexualité des emprisonnés. En fonction des administrations pénitentiaires, la sexualité solitaire, au parloir ou entre codétenus, est ainsi admise à degrés variables.

Au Québec par exemple, le gouvernement a imposé le contrôle parental sur les chaînes captées en prison pour empêcher les détenus de regarder des films pornos. En France comme en Suisse, seuls des gestes tendres sont en général tolérés dans les parloirs communs mais les actes sexuels interdits. Rares sont les parloirs intimes (ou unités de vie familiales) qui permettent une rencontre en toute intimité et sans la surveillance continue des gardiens. C’est ainsi que fonctionne en théorie la liberté sexuelle en détention, elle peut exister sous réserve des règles de sécurité qui impliquent une surveillance importante et permanente des détenus. En pratique, en raison du manque d’intimité et des sanctions qui planent au dessus des détenus, la liberté sexuelle se retrouve limitée ou interdite. S’abstenir ou prendre des risques pour accéder à un peu de plaisir, tel est le casse-tête des prisonniers.

Homophobie carcérale
En prison, comme ailleurs, les préjugés restent rois. Selon Jacques Lesage de La Haye, psychologue et ancien détenu, «ce n’est pas parce que l’on est opprimé que l’on comprend d’emblée les autres opprimés. Au contraire, bien conditionné par le système, l’individu brimé rejette son semblable, afin de se ranger dans le camp des oppresseurs.» C’est pourquoi les LGBT sont placés par les autres détenus en bas de l’échelle carcérale, au côté des coupables de pédophilie chez les hommes et des coupables de violences sur les enfants chez les femmes. Les homos n’entrent pas dans la catégorie des détenus nobles mais sont considérés comme des détenus dégradés (avec les pointeurs et les mauvaises mères). La prison n’est pas un monde à part. On y retrouve tous les mécanismes d’identité et de pouvoir qui se jouent autour du sexe et de la prétendue supériorité du masculin. Espace sexiste, il est aussi homophobe. Alors les homos sont victimes de moqueries, de violences et parfois d’agressions sexuelles. Les violenter c’est punir un comportement sexuel qui ne correspond pas à l’idéal de l’homme viril et digne.

Bien conditionné par le système, l’individu brimé rejette son semblable

Les Etats ont l’obligation de tout mettre en œuvre pour protéger les détenus LGBT, lesquels s’avèrent doublement vulnérables, du fait de la détention et de leur OSIG. C’est ce que rappelle l’Association pour la Prévention de la Torture à travers un guide publié en décembre dernier sur la protection des personnes LGBT privées de liberté. Un guide inédit, qui brise le long silence sur les violations des droits de l’homme d’une population isolée, dépouillée de ses droits fondamentaux. Les détenus gays, lesbiennes et trans, devraient notamment avoir accès aux visites de leurs partenaires de la même manière que les autres détenus. A titre d’exemple, la Colombie et le Brésil énoncent ce principe au sein de leur législation tandis que la Cour suprême du Costa Rica a rendu une décision ouvrant cette possibilité pour les couples de même sexe.

Homo malgré soi
Dans l’univers unisexué de la prison, soit qui répond à la logique de séparation entre hommes et femmes, la question de l’homosexualité de circonstance ou de substitution est bien réelle. La détention provoquant frustration affective et sexuelle, les relations homosexuelles apparaissent souvent comme la seule solution pour les détenus hétérosexuels d’entretenir des rapports intimes. D’après le sociologue Arnaud Gaillard, «chez les personnes emprisonnées pour de longues périodes, la question du désir homosexuel finit souvent par surgir. Quand vous n’avez plus de relations de tendresse, ni de pénétration, tout ceci vous manque à un tel point que vous finissez par éprouver, à contrecœur, un désir pour les seuls corps que avez sous les yeux et qui sont du même sexe que vous.»

Chez les personnes emprisonnées pour de longues périodes, la question du désir homosexuel finit souvent par surgir

Parmi les codétenus qui s’adonnent à des rapports homos, il faut distinguer les actifs des passifs. Comme bien souvent, l’homosexualité passive est associée à la faiblesse, au manque de virilité et à la perte du statut «d’homme». Cependant, en prison, les actifs ne sont pas considérés comme homosexuels. Au contraire, l’homosexualité active est l’expression de la virilité et de la domination. Cette homosexualité de circonstance n’est pas sans conséquence, beaucoup de détenus craignent de ne plus être les mêmes à la sortie. Dans les quartiers pour femmes, cette homosexualité de circonstance s’exprime différemment. D’après quelques enquêtes, celle-ci serait davantage tolérée parmi les codétenues et par l’administration pénitentiaire. En effet, l’homosexualité féminine n’encouragerait ni agressivité, ni mécanisme de domination et elle ne laisserait pas craindre des violences sexuelles (à tort). Cela n’empêche pas certaines détenues ayant eu des relations homosexuelles de ressentir culpabilité et dépression.

Pour un droit à la sexualité
La frustration sexuelle constitue une source de violence au sein des établissements pénitentiaires. L’intrusion dans l’intimité des détenus par l’administration est vécue comme une perte d’autonomie et une soumission totale à l’autorité. De nombreuses études montrent que les détenus qui peuvent conserver des relations sexuelles sont moins violents et causent moins de troubles. De même, la réinsertion dans la société doit s’accompagner d’une réinsertion sexuelle. Celle-ci est une difficulté pour les détenus car la prison a généré chez eux une destruction de désir et d’affectivité (difficultés d’érection et d’éjaculation, fin des règles chez les femmes). Beaucoup d’anciens pensionnaires ne sont plus capables d’aimer ou d’envisager une vie sexuelle autre que solitaire. Le rôle de la prison ne devrait-elle pas se limiter uniquement à une privation de liberté et non à une privation sexuelle? La sexualité est une composante de la dignité humaine et celle-ci doit être respectée par l’administration carcérale. Comme le prévoit la législation, la peine privative de liberté doit améliorer le comportement social du détenu. Elle doit correspondre autant que possible à des conditions de vie ordinaire. C’est pourquoi un parloir libre devrait exister dans chaque prison pour permettre aux détenus de garder des liens avec leur partenaire et éviter que le sexe soit un facteur d’effondrement psychologique. De plus, il est nécessaire de repenser la séparation entre hommes et femmes dans l’univers carcéral.

L’exemple du Danemark ou de l’Espagne, où des activités mixtes sont organisées et des quartiers mixtes ouverts, devrait être étudié plus sérieusement. Est-ce préparer un individu à se réinsérer dans une société que de l’enfermer dans un univers unisexué? Permettre des peines alternatives à l’isolement doit également être considéré pour permettre une meilleure réintégration sociale et sexuelle et, pourquoi pas, imaginer un monde sans prisons.